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Alas pa’volar

Angélique Ionatos, Cesar Stroscio, Ramon Lopez
Angélique Ionatos, Cesar Stroscio, Ramon Lopez

Alas pa’volar
(Des ailes pour voler)

Les ailes du désir
Par quoi se ressemblent-elles? N’est-ce pas la question qui s’impose en douceur dès que l’on rapproche ces deux beaux visages, ces deux noms romanesques: Frida Kahlo, Angélique lonatos? L’une célèbre l’autre en chansons. Par-delà le temps. Par quoi se ressemblent-­elles? Par l’intransigeance, la force indomptable, l’élan, l’allant. Alas pa’volar. Des ailes pour voler, « Alas pa’volar » dit Frida qui n’a plus de jambes, qui est ligotée par l’épou­vantable accident qui a brisé sa colonne vertébrale à l’orée de son âge adulte. Ailes du désir de surmonter, de vivre, ailes du désir de créer, de connaître, d’explo­rer le monde. Joie de vivre.
Belle rencontre aux couleurs de l’évidence. Flamboyante et douloureuse Frida, vive et sensible Angélique, liens profonds. Veines secrètes qui irriguent le spectacle et lui donnent son charme tenace. Et puis ce qu’il faut bien reconnaître, la troublante sonorité phy­sique: un haut front d’intelligence claire, un regard aux tons sombres et chauds, regard pour les pensées lointaines et l’introspection, mais regard qui ne perd rien du monde et sait apaiser autrui en amicale bienveillance. Et puis leurs silhouettes de Tanagra, déesses de poche, sur lesquelles le temps ne connaît pas de prise.

Un regard, celui du Colombien Omar Porras
Sœurs par-delà les continents, océan et Chronos. Dans la position du truchement, du médiateur, un homme. Un regard. Celui du Colombien Omar Porras. Il est subjugué. « Entre elle et moi, dit-il, souriant, il s’agit d’un mariage arrangé qui est devenu un mariage d’amour. Je ne connaissais Angélique lonatos qu’au travers de ses disques. J’ai vu son récital sur les poèmes d’Odysseus Elytis et de Sappho de Mytilène, au Théâtre Molière-Maison de la Poésie et nous nous sommes rencontrés. Quelque chose a pris immédiatement. Une complicité. Il y a en elle une exubérance enfantine, une audace en les­quelles je me reconnais comme je me reconnais dans ce métissage baroque qui lui appartient. Le mien n’est pas exactement le même, mais nos origines, nos curio­sités, nos penchants, pour différents qu’ils soient, nous rapprochent. »
Ainsi le Colombien qui vit en Suisse et la Grecque qui vit en France ont-ils délimité leur vaste terrain de jeu, « comme deux gamins, deux enfants, confie Omar Porras. Il y a dans le don ludique d’Angélique ce qui convenait parfaitement pour faire jaillir l’ironie de la dou­leur de Frida. »

Angélique lonatos est depuis longtemps familière de l’univers pictural, sensible, de l’artiste mexicaine récem­ment glorifiée par le film hollywoodien de Julie Taymor et la superbe interprétation de Salma Hayek. « Mais il ne s’agit en rien d’une hagiographie et toute ressemblance sera fortuite”, précise en un radieux sourire, celle qui depuis plus de vingt ans enchante le Théâtre de la Ville de sa voix de contralto, du récital de 1982 à son « D’un bleu très noir » en passant par « Marie des brumes » ou « Mia Thalassa » de Mikis Theodorakis. C’est par le composi­teur Christian Boissel que s’est accomplie la rencontre entre Angélique et Frida.  « Christine Ferarios, subju­guée par Le Journal, en avait choisi des fragments et avait proposé à Christian Boissel de les mettre en musique. Des chansons qu’il m’a soumises et que nous avons enregistrées. » Et puis Gérard Violette et le pro­ducteur Olivier Gluzman ont pensé qu’il y avait là possi­bilité d’un récital original. Omar Porras est entré dans le cercle. Et voilà un nouveau spectacle, plus qu’un tour de chant, mais « sans théâtralisation à outrance, souligne le metteur en scène,  La voix d’Angélique est le pinceau par lequel nous tentons d’accomplir le tableau que Frida n’est jamais parvenu à peindre, celui que toute sa vie durant elle aura cherché à faire. »

Les mots sont ceux de celle qui fut la jeune compagne de Diego Rivera et s’engagea auprès de lui, partageant des idéaux révolutionnaires en une époque de parturition nécessaire, fréquenta Trotski, la photographe Tina Mondoti, tout ce qui comptait dans son pays et alla jus­qu’à Paris, étonnant Breton. Un destin tragique, transfi­guré par l’art.

Ce supplément grisant qu’on nomme poésie
C’est sa lucidité qui a frappé Christine Ferarios et qu’Angélique lonatos met en valeur dans les chansons, très belles, composées par Christian Boissel et également derrière son piano, sur la scène des Abbesses.
« Pourquoi aurais-je besoin de pieds, si j’ai des ailes pour voler? » C’est de cette phrase, bouleversante et gorgée de l’extraordinaire force d’âme dont fit preuve toute sa vie durant Frida Kahlo, qu’est extraite la formule qui donne son titre à ce voyage au cœur de ce Journal. Les belles chansons en témoignent, c’est plus qu’un chemin biographique, c’est, taillé dans le vif d’une existence, ce que Frida elle-même voulait, désespérément parfois, en retenir. Les textes, prélevés avec tact par Christine Ferarios et dont les musiques de Christian Boissel dilatent les fragrances, possèdent tous-ce supplément grisant qu’on nomme poésie.
Il y a le soleil, l’amour, la mort, il y a des astres sublimes et des intuitions fulgurantes, des cris d’enfants, des bruissements de vent ou de colombes, des larmes et des rires, il y a la douleur de vivre et l’éblouissement continu d’être au monde, malgré tout, comme une note longtemps tenue et que rien ne peut effacer.

Armelle Héliot pour le programme du Théâtre de la Ville

 

D’un bleu très noir

d'un bleu très noir

« Le bonheur, c’est du chagrin qui se repose »
Léo Ferré

 

Pour chanter les passions, les destins douloureux, pour ouvrir des chemins de liberté aux musiciens, Angélique lonatos choisit le blues, une nouvelle manière pour de nouvelles émotions.

 

Angélique Ionatos poursuit sa promenade gourmande et buissonnière, confirmant son plaisir intense à être l’interprète d’une mosaïque de compositeurs et d’auteurs qui viennent flirter avec ses propres compositions. Elle s’offre là des chemins de liberté arpentés déjà avec « Chansons nomades », une élégie ensoleillée en duo avec Henri Agnel.

 

Aujourd’hui, en contrepoint, c’est une sonate cré­pusculaire qu’elle propose, une ballade en quatuor du côté des remous de l’âme, des émotions et des blessures. Autant de sentiments qui réclament une couleur musicale particulière, des sonorités et une atmosphère que seul le blues peut restituer. C’est donc décidé, ce sera du blues, et pour cela, à ses côtés, elle invite son complice de toujours, Henri Agnel, mais aussi Michael Nick et son violon, César Stroscio et son bandonéon. Le choix des instruments est toujours déterminant pour Angélique lonatos. D’un récital à l’autre, d’une création à l’autre, la première étape, celle de la gestation, est un travail intérieur, la résonance intérieure d’un instrument. Ici un désir ancien s’est réveillé et les notes étirées, syncopées du bando­néon se sont faites entendre. « D’ailleurs dit-elle, cet instrument dans mes musiques n’est pas de l’exotisme, en Grèce l’accordéon est très utilisé et puis il y a bien longtemps que je souhaitais travailler avec César Stroscio que j’avais découvert du temps du Cuarteto Cedron. Quant au violon, si pur, si aérien, si sensible de Michael Nick, je l’avais déjà mis à l’œuvre dans Parole de juillet. »

 

Pour Angélique Ionatos, toute aventure artistique est affaire de connivence et de complicité. Et pour célébrer cette manière de blues grec réinventé, il fallait plus que la complicité, un souffle, un désir commun de faire de la musique ensemble, délestée de toute contrainte.

 

« Le blues, dit Henri Agnel, c’est de la musique en liberté, les arrangements donnent une structure musicale de base à partir de laquelle les musiciens peuvent improviser, c’est la possibilité de donner à l’interprétation des reflets changeants dus aux humeurs et aux émotions du moment, à la qualité d’échange avec le public, à la spontanéité ludique d’ Angélique. Cette grande disponibilité permet d’introduire de la légèreté, de l’humour, voire de la gaieté, même si l’on raconte des histoires graves … » …. « Ce n’est pas triste, aime dire Angélique Ionatos, c’est tragique ! Triste ce serait de la mélancolie passive, tragique c’est la passion de dire, la passion de se révolter contre un destin, le tragique est du ressort de la vie et de la mort, cela donne sa gran­deur et sa beauté à la condition humaine. C’est cela que j’ai eu envie de raconter avec ce récital qui sera traversé par cinq figures féminines. »

 

Ainsi « La Lamentation de Marie », qui refuse de porter le fardeau du Sauveur, et qui voudrait tant accoucher d’un simple enfant qu’elle pourrait chérir tranquille­ment. Il y a Rosa, Rosa Luxembourg qui est venue pour sauver un rêve et qui chante la tragédie des révolutionnaires, Marie des brumes, la contestataire, la subversive, la compagne de tous ses récitals, Sappho, bien sûr, la première de toutes les poétesses, la première à chanter l’amour, à dire « je » et enfin Alphonsina Storni, qui raconte l’histoire d’une poé­tesse argentine qui, se sachant condamnée, est allée se jeter dans la mer à Mar del Plata, le bord de mer de Buenos Aires, là où aujourd’hui il y a une statue d’elle qui, pour l’éternité, regarde la mer.

 

A côté de ces cinq destins de femmes, d’autres destins, d’autres figures emblématiques, telles celle du poète Cavafy, qui porte en lui la culpabilité d’une homosexualité douloureusement vécue. Et comment ne pas chanter la mort et la vieillesse par la voix de Léo Ferré et sa chanson très belle et très peu connue « Vieille Branche », et aussi des histoires de gitans, et bien d’autres encore pour ce récital aux émotions multiples qui s’organise autour de nouvelles compositions d’ Angélique Ionatos, de nouvelles orchestrations avec des détours du côté de Theodorakis, Barbara, Léo Ferré, pour n’en citer que quelques-uns. Tous artistes de cœur de la galaxie dont Angélique Ionatos s’enrichit.

 

De ce « cœur innombrable », source d’inspira­tion, surgiront des chants nocturnes, ces mythes et destins faits d’ombre et de lumière, un hymne à Eros et Thanatos, le temps d’un soir, le temps d’une nuit, le temps d’être bouleversé par ce nouveau rendez-vous que nous donnent Angélique Ionatos et ses compagnons de voyage.

 

Martine Spangaro

 

 

 

Et les rêves…

« Un jour les rêves prendront leur revanche »

« La poésie est une arme chargée de futur » disait Gabriel Celaya.
“Elle a inventé le monde, mais le monde l’a oublié”, disait Yannis Ritsos.
« Où que me mène mon voyage la Grèce me blesse », disait Georges Seféris , prix Nobel de littérature .
Les poètes sont en exil. Comme ces Hommes-livres dans l’œuvre de science-fiction de Ray Bradbury « Fahrenheit 451 » qui ,dans la clandestinité, résistent en apprenant par cœur les chefs d’œuvre de littérature dans un monde où les livres sont brûlés.
Les poètes sont oubliés ; « ils portent le deuil du soleil et des années à venir sans eux ». Dans ce monde qui se rétrécit, soumis à une nouvelle barbarie celle de la ploutocratie, il nous faut interroger nos poètes pour retrouver la mémoire et l’utopie tout à la fois.
En quittant mon pays en 1970, j’étais une adolescente qui se réjouissait à l’idée de connaître des horizons nouveaux.
La Grèce était sous la dictature des colonels et c’est dans cet exil que j’ai appris ce que « les Ithaques signifient »*. Ma langue est devenue ma patrie. La seule qu’on ne pouvait pas m’enlever. Il m’était devenu vital de l’aimer, la cultiver et la défendre. Paradoxalement c’est en apprenant le français que j’ai pu redécouvrir la beauté de ma langue maternelle. La distance (géographique et culturelle) m’a permis de réentendre sa musique. Et quelle musique!
J’ai pris conscience que la nostalgie était faite de douleur (l’étymologie du mot le dit), mais que qu’il y avait une si belle « terre sur mes racines »
que les fleurs pouvaient enfin pousser.
Voilà pourquoi je me suis mis à chanter et à composer sur les mots de mes poètes. J’avais grandis avec eux et grâce à eux! Cette patrie personne ne pouvait me la confisquer. J’ai inscrit au plus profond de moi
les vers d’ Odysseus Elytis qui disait :
« J’ai habité un pays , surgissant de l’autre le vrai, tout comme le rêve surgit des événements de ma vie. Je l’ai aussi appeler Grèce , et l’ai tracé sur le papier pour le regarder. Il semblait tellement petit et insaisissable. (…)Mais il embaumait tant que j’ai pris peur. Alors je me suis mis , petit à petit, à broder des mots comme des pierres précieuses , pour couvrir le pays que j’aimais. »
Aujourd’hui mon pays est humilié. Et il n’est pas le seul. Il y a des jours où je me sens découragée , impuissante face à tant de malheur. La tentation de se taire est grande. Mais « la réalité quelques fois désaltère l’espérance. C’est pourquoi, contre toute attente, l’espérance survit. »
Ces mots sont de René Char . La parole poétique est aussi et avant tout une parole politique et prophétique. Aussi indispensable que le pain.
Alors l’espoir revient comme « un chant de maquisard dans la forêt des aromates »**

Angélique Ionatos 

Anatoli – Duo Angélique Ionatos/Katerina Fotinaki

L’Orient et le lever du soleil, musiques sans frontières

Leur patrie est la Grèce, mais ce qui les réunit, ” c’est surtout, dit Angélique Ionatos, l’amour fou pour notre langue maternelle et ses poètes, ainsi qu’une passion pour nos guitares. “.

Ces deux-là parlent la même langue, celle de la musique que nous pouvons tous comprendre. Poursuivant leur chemin de complicité artistique, après Comme un jardin La Nuit, Angélique Ionatos et Katerina Fotinaki proposent Anatoli qui en grec signifie à la fois l’Orient et le lever du soleil.

” La joie de jouer ensemble dans tous les sens du terme, dit encore Angélique Ionatos, notre complicité accrue, tout en nous rendant plus exigeantes, nous offre une liberté nouvelle : voyager au-delà de cette porte de l’Orient qu’est la Grèce, affirmer que la musique ignore les frontières.”

Compositions personnelles, musiques traditionnelles ou contemporaines réinventées pour leurs voix et leurs guitares servent d’écrin aux textes et aux poètes qui depuis toujours les inspirent.

Leurs voix s’élèvent, se déploient, l’une grave et chaude, celle d’Angélique Ionatos, l’autre cristalline et légère de Katerina Fotinaki, les doigts courent sur les cordes et les guitares n’ont jamais vu pareille virtuosité.

Rires complices, bonheur de jouer, tout confère à une soirée magique. Dans la chaleur de la nuit étoilée, le soleil se lève sur le plateau et dans la salle, dans un tourbillon de couleurs et de rythmes.

Solo – Angélique Ionatos/voix et guitare

Angélique Ionatos, seule en scène

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Angélique Ionatos aime aussi retrouver la scène en solo, seule avec ses guitares pour compagnes et ses poètes. Pour ce nouveau solo, le rendez-vous se mêlera de grec et de français, de chants et de textes à entendre.

« La scène est le plus beau des navires.
C’est parce que nos questions restent sans réponse que nous continuons de voyager.
Je questionne l’éphémère à travers la musique. Seule, cette fois-ci; ou plutôt, seule avec ma compagne de toujours : ma guitare.

Pour ce nouveau spectacle en solo, je voudrais habiter la scène comme un espace de liberté, où l’improvisation, l’inattendu auraient leur place, avec des nouvelles chansons ou alors des très
anciennes. Avec des textes dits pour la beauté de langue ou  brodés aux musiques. Avec aussi quelques chansons de compositeurs que j’aime. Donner leur place aux deux langues qui m’habitent : le grec et le français.

Pour que l’espoir revienne comme ” un chant de maquisard dans la forêt des aromates”.
A.I.

Marie des Brumes

marie des brumes

Une musique savante et sauvage

Son poète préféré est l’un des tout premiers écrivains de son pays, Odysseus Elytis. Angélique Ionatos a composé une sorte de cantate, de pièce lyri­que théâtrale d’après un long poème dialogué d’Elytis : « Marie des Brumes ». Une femme s’exprime, cette Marie qui conteste l’ordre éta­bli. Un homme lui répond, le poète. Un grand chant grec à deux voix.
Marie des Brumes », dit-elle, est un des livres qui m’ont le plus touchée. Je m’y recon­nais, non seulement dans la poésie, mais également dans ce qu’Elytis fait di­re à Marie des Brumes. Qui est une jeune femme d’aujourd’hui. Qui parle un langage contemporain. Il semble que ce texte fasse appel à ma génération. L’œuvre est profondément moderne et, contrairement à ce qui se produit chez d’autres grands poètes, le langage d’Elytis évolue.  

Envoûtante, magique, gran­diose … «. Les superlatifs enthous­iastes n’ont pas manqué dans toute la presse pour saluer la dernière création d’Angélique Ionatos. La richesse de ce spectacle tient aux rencontres explosives qu’Angélique Ionatos a su provoquer, rencontre inévitable d’abord entre la poésie d’Odysseus Elytis, le René Char crétois, Prix Nobel de littérature en 79, et la musique qu’elle compose. Inévitable au vu de l’extrême musicalité de la langue d’Elytis, des modulations du rythme et de son obsession pour les paysages marins et lumineux. La rencontre aussi de talents aux horizons différents mais aux passions communes : la poésie, la musique et la Grèce dont ils sont tous trois natifs. Et si l’association entre une chanteuse de “variétés”, un baryton appréciant Xénakis et Cage, (Spyros Sakkas), et un chef d’orchestre “classique” de tradi­tion et sensible de nature (Alexandre Myrat), avait pu intriguer plus d’un, leurs passions ont fait naître l’évidence. « Marie des Brumes » a emporté l’adhésion d’un public de plus en plus large au fur et à mesure de ses tournées en France.S’y rendent aussi bien des fous d’Opéra, “séduits par ce trio para­doxal”, et bouleversés à la sortie de leur prestation, que des jeunes qui n’ont “jamais entendu parler d’Elytis” mais qui veulent “enten­dre quelque chose de grand” … Et questions émotions, ils seront ser­vis. L’intelligence et le talent d’Angélique Ionatos aura été de dépoussiérer une image folklorique et antique de la Grèce pour la rendre à son mouvement, à ses humeurs et sa modernité.  Vincent TARDIEU

Elytis et la France
Les écrits d’Odysseus Elytis ont été largement diffusés à l’étranger, Italie, Espagne, Allemagne, Suède, Etats-Unis. En revanche, bien que le poète ait traduit en grec Eluard, Jouve et Lautréamont, qu’il ait été l’ami des surréalistes, de Picasso, de Matisse et que la France ait été son pays de prédilection, l’attribution du Prix Nobel de littérature, en 1979, à son œuvre, a pris les français au dépourvu. Les premiers poèmes d’Elytis avaient pourtant paru en français dès 1940, mais il faudra attendre la traduction de « Marie des brumes » en 1982 et de « Axion Esti » en 1987 pour qu’Elytis commence à être remarqué. Né en Crête en 1911, Odysseus Elytis passe toute son enfance entre Athènes et les îles de la mer Egée, territoire qui se retrouve au cœur de sa poésie. Mais celle-ci ne décrit aucun paysage particulier. Le poète transforme les éléments auxquels il est confronté. Il sait que son élément demeure le langage. Ainsi, quand le vers “comme langue on m’a donné le parler grec” résonne dans « Axion Esti », c’est le sol même sur lequel le poète est établi qui retentit. Son travail commence avec cette langue, son labeur et son souci.

 

 

 

 

 

 

 

Sappho de Mytilène

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La création en 1991 de Sappho de Mytilène, au Théâtre de Sartrouville, puis au Théâtre des Bouffes du Nord, suivie d’une longue tournée de plusieurs années, a fait également l’objet d’un enregistrement, salué unanimement par la presse et distingué du Grand Prix de l’Académie Charles-Cros.

Sappho, si lointaine et si proche

Odysseus Elytis a consacré un magnifique livre à cette poétesse légendaire que fut Sappho, réalisant un travail d’orfèvre dans la recomposition des fragments qui nous sont parvenus et dans leur traduction en grec moderne. Ce livre je l’ai découvert un automne à Athènes. Sur la page de gauche le texte original (en grec ancien) sur la page de droite la traduction en grec moderne. Le lendemain j’ai rendu visite à Odysseus Elytis et mi-rieuse, mi-sérieuse, je lui ai fait part de mon désir de commencer à composer sur une autre poésie que la sienne, peut-être une poésie de femme. Sur le même ton, il m’a répondu “  et pourquoi pas elle. Elle a des poèmes qui peuvent inspirer un compositeur ”. Ce que je ne savais pas alors c’est qu’à l’époque de Sappho la poésie était toujours chantée.  J’ai donc commencé à lire Sappho. Je l’ai lu à haute voix, dans ce grec ancien que j’avais appris au collège, et j’ai été éblouie par la musicalité du texte. Bien plus frappante encore que dans la traduction.

Au lieu de me sentir étrangère à cette émotion d’une langue dite “ morte ” je me suis sentie comme chez moi. Comme si je marchais sur un territoire déjà connu. Une odeur que j’aurais oubliée, enfouie dans ma prime jeunesse – et qui venait m’inonder de sa familiarité. Un chant ancien à jamais inscrit dans ma mémoire. J’étais à la fois étrangère et membre de la famille.

Il m’a paru évident qu’il fallait que je compose non seulement sur la traduction d’Elytis mais aussi – ou surtout – sur les fragments originaux de Sappho.

Le temps a anéanti les neuf dixièmes de son œuvre. Sont parvenus jusqu’à nous des fragments, des mots casés, un rien. Et de ce rien naît un miracle : une personnalité exceptionnelle. Une femme qui a inventé une nouvelle forme de poésie avec sa propre métrique, sa versification originale, son vocabulaire. Mais son audace ne s’est pas arrêtée là. A un moment où la poésie était essentiellement religieuse ou épique, Sappho ose dire “ je ”. Elle amène les sentiments et les rêves au premier plan, elle ose parler de sa vie personnelle, de ses peines, de ses amours, de la vieillesse.

Avec Sappho, la mer Egée a vu naître le premier poète lyrique de notre civilisation.

Chaque chant est court comme le sont les poèmes de Sappho. La musique qu’ils m’ont inspirée est polychrome comme ces statues grecques qu’on a longtemps cru de marbre blanc alors qu’elles étaient colorées et peintes. Les vers de Sappho m’ont obligée à marcher sur un chemin nouveau de la composition musicale : simple, comme spontanée, où la mélodie a pris le pas sur l’harmonie.

Dès le début j’ai pensé que deux voix de femmes ainsi qu’à un petit ensemble instrumental composé essentiellement de cordes pincées et frottées, percussions et clarinette. A la création en 1991, Nena Venetsanou était à mes côtés, sa voix inoubliable reste gravée sur l’album que nous avons enregistré ensemble. En 2007,  j’ai eu le bonheur  de partager la scène et de faire découvrir au public la jeune chanteuse et magnifique musicienne qu’est  Katerina Fotinaki. C’est elle qui m’a donné l’envie de remonter ce spectacle et je lui en suis reconnaissante.  Angélique Ionatos

 

Paroles de Juillet

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Une œuvre baignée de soleil, une élégie solaire

Sur la jetée, entre ciel et eau, les musiciens se sont installés, comme pour accompagner d’une aubade le départ du poète, car les poètes entreprennent un bien aventureux voyage, le même que tout le monde d’ailleurs, avec juste peut-être cette légère avance liée au métier de sentinelle. Tous sont vêtus de noir et de blanc, ils ont mis leurs habits du dimanche, le poète aussi, et l’enfant qu’il était, et la femme – toutes les femmes toujours si présentes

“En 1992, je recevais d’Odysseus Elytis, un petit livre à la cou­verture bleue cartonnée dont le titre était gravé en rouge. Sous le titre, le dessin d’une sirène tenant dans une main un bateau et dans l’autre un poisson. À l’intérieur du livre se dépliaient en accordéon des photos de famille d’Elytis, par­courues de phrases tel un corps parcouru de frissons. Le poème s’intitulait “Parole de juillet”. Sur ces photos de vacances, on pouvait voir Elytis enfant et adolescent, seul ou en compagnie de ses frères et sœurs, sur un bateau, dans la mer, à la plage. Il y en avait aussi quelques-unes étrangement cadrées ou comme sorties d’un film de Visconti. Presque toutes étaient surexposées. Avant que je ne découvre le poème en entier – en recopiant les phrases moi-même – j’ai d’abord pensé que ces fragments qui traversaient les photos étaient indépendants les uns des autres. J’en fus profondément émue et j’associai les phrases aux photographies à tel point qu’elles étaient devenues indissociables dans mon esprit. Un jour, j’ai mis de la musique sur le premier paragraphe du poème. Mais je ne savais pas si je mettais en musique le poème ou la photo. L’alchimie était très mystérieuse. Je constatais que ces photos, au lieu de jouer un rôle réducteur sur le propos poétique, ne faisaient qu’accroître son pouvoir. Je me suis surprise à projeter mes propres souvenirs d’enfance sur le petit livre bleu. « Parole de juillet » sonnait dans ma tête comme une de ces phrases solennelles qu’on dit lorsqu’on est enfant et qui laissent sceptiques les adultes : ” Parole d’honneur ! Parole d’enfant !».

Je continuai à mettre en musique le poème et la forme de l’élégie s’imposait à moi de plus en plus. Une élégie solaire. Dans le Monogramme Elytis disait :  “Je porte le deuil du soleil/et des années à venir sans nous/et je chante/celles déjà passées si cela est vrai.” La couleur du deuil serait blanche. Le thrène se déroulerait en plein midi avec la déloyale et stridente concurrence des cigales. Une fois de plus, j’ai dû m’avouer que j’étais bel et bien en train de composer sur un poème élytéen”. Angélique lonatos

Tout commence par un appel 

Une voix appelle : maman !La voix est celle d’une femme, enfantine, perdue dans le chaos du monde. C’est la voix d’Angélique, c’est la nôtre, c’est la vôtre. Puis, la réponse, une sorte de cri prolongé de la plainte mystérieuse de l’enfantement, ou de l’agonie peut-être. C’est fait, nous sommes au cœur des choses, la vie, la mort, notre destin d’humain né d’une mère. Et voilà l’émoi, le léger frisson de beauté qui nous saisit comme à chaque spectacle où Angélique Ionatos met les mots en musique, se fait elle-même musique.

Cette fois elle n’est pas seule. Cette fois, ils sont trois, la femme, l’homme, l’enfant. Trois à incarner les grands moments de la vie. Trois à théâtraliser ces êtres qui se partagent notre être. Tour à tour et ensemble, portés par l’entêtement et la pureté de leur propre vérité, les trois voix se cherchent, se quittent et puis se retrouvent. Elles se répondent, s’enlacent, s’entrelacent, en duo, en trio, bientôt en quatuor avec la musique, qui, elle aussi, a sa voix, grave de basson, mélancolique de guitare, plaintive de violon, facétieuse de xylophone, martelante de guiterne en écho aux complaintes humaines.

Entre l’homme, la femme et l’enfant, il y a la solennité de l’amour, la puérilité du jeu, l’impériosité du désir et surtout une telle soif de fusion que lorsque les voix sont à l’unisson, à l’apogée d’elles-mêmes, elles paraissent se confondre et trois devient un.

Comment dire l’émotion contagieuse de cette élégie, de cet opéra de l’intime, si fondamentalement risqué, en équilibre sur le fil précieux, tendu de l’harmonie, où les trois chanteurs funambules dansent dans une même envolée ? D’où vient que, décidément, en écoutant Angélique Ionatos, le grec devient si familier qu’il nous semble l’avoir babillé enfant.

Certaines musique sont porteuses d’âme ; « Parole de Juillet » plus que toutes, parce que c’est de l’âme qu’elle vient nous parler et à l’âme qu’elle s’adresse. Dans la magie du raffinement et de la simplicité mêlés.

N’est-ce pas cela qu’on appelle la grâce ? Noëlle Châtelet – 18 février 1997